« Ma thèse en 180 secondes », cheval de Troie du libéralisme à l’Université

Depuis plusieurs années, le MEDEF de Côte-d’Or, organise son université d’été sur le campus Dijonnais. La session de 2017 pose d’ailleurs particulièrement problème puisqu’en plus de venir squatter un campus public, cette organisation d’entreprises privées s’est vu accorder une aide de 10 000 euros par la gouvernance d’une Université de plus en plus encline à lécher les bottes du patronat en pleine période de coupe budgétaire (baisse des heures d’enseignement, fermeture de diplômes, éviction de contractuels à la pelle, etc.). Mais, bon, le MEDEF, c’est pas pareil. Et puis cela fait déjà quelques années que l’université regarde d’un œil bienveillant ces potentiels financeurs sensés compenser la baisse des financements publiques. Cette bonne entente, voire cette proximité sont assez visibles au niveau de certaine structures type Wellience ou Fondations, ou encore avec l’ouverture des conseils décisionnaires de l’Université à des personnalités dites « de la société civile ». On nous explique alors que l’Université doit changer, s’adapter, entrer dans un monde de « progrès ». Bref, se mouler petit à petit dans un modèle libéral venu d’un monde anglo-saxon pourtant en pleine faillite sociale.  Dans ce changement de paradigme insidieux, un phénomène, certes mineur au premier abord, est passé relativement inaperçu. Le concours « ma thèse en 180 secondes » illustre pourtant, à mon sens, la vrai réalité de ces mutations néolibérales qui touchent l’université

 

Pour faire vite (demande sociétale oblige !) l’exercice consiste à présenter ses travaux de recherche de doctorat, enfin, ses résultats « principaux », en 3 minutes (et une seule diapositive) devant un public néophyte ou averti. Il s’agit d’ un concours chapeauté par les universités et qui possède ses finales régionales ou nationales.

Ainsi, « « Ma thèse en 180 secondes » c’est l’occasion pour les curieux d’appréhender des sujets complexes, pour la communauté scientifique d’attirer un public nouveau, et pour les doctorants d’acquérir des « compétences qui serviront sur le marché du travail » souligne Denis Ehrsam, délégué général de la Conférence des présidents d’université, partenaire de la compétition. « Ils apprennent à se vendre et à vendre leur travail, et ça, c’est essentiel », un excellent moyen de montrer au secteur privé que « les doctorants ont aussi des choses à apporter à l’entreprise » rappelle-t-il » (Extrait d’un article de Gabrielle Ramain, publié dans le Monde.fr du 15 juin 2017).

Le propos est finalement très clair, il s’agit purement et simplement d’une communication promotionnelle en vue de promouvoir et/ou vendre ses recherches auprès du monde de l’entreprise et, éventuellement, de trouver un job à la sortie de doctorat ! D’un premier abord, l’idée semble plutôt marrante, sympathique, conviviale, et pourquoi pas efficace vis-à-vis des recruteurs…. et le concept marche du tonnerre ! De nombreux doctorants se plient à l’exercice (qui leur plait bien souvent d’ailleurs) et presque toutes les universités possèdent désormais des structures accompagnatrices dédiées. Alors pourquoi chercher des poux à ce « petit théâtre » universitaire ? Pourquoi s’intéresser de façon critique à cette belle et fraiche invention de l’Université Australienne de Queensland qui fait un tabac dans les pays anglo-saxon depuis plusieurs années et nous fut révélée il y a peu par nos cousins Québécois ?

 

« Ma thèse en 180 seconde » c’est un concept pas si cool que ça à plusieurs niveaux.

C’est déjà « Ma » thèse. L’appropriation inconsciente et individuelle d’un travail très souvent collectif. Ca rappelle pas mal de choses vues ces temps ci sur le web. My Dijon, My Adidas, My Pastis ou qu’en sais-je, mais « My », mon, pas « notre ». « Ma thèse en 180 seconde », c’est donc déjà l’expression, dans un concours, donc une compétition, d’une société individualiste en perte de repères collectifs. Chacun pour sa gueule et que le plus fort gagne… exactement l’esprit capitaliste néolibéral prôné par la majorité des types qui viennent faire leur université d’été sur le campus et cherchent à débaucher ces speed dater en bouse blanche.

Bon, ok, vous allez dire que j’extrapole, que je vois le diable partout qui s’immisce dans les tréfonds même de la terminologie choisie pour intituler cette exercice de 3 mn.

Et pourtant, il s’agit bien aussi de gagner du temps. Pourquoi se tarter à pondre des pavés de 400 pages (et encore les formats écrits des thèses sont en nette diminution de taille ces derniers temps) ? De toute façon, qui les lit vraiment ? Je n’ai certes rien contre la vulgarisation, bien au contraire. Mais avec « ma thèse en 180 secondes », le fond n’a quasi plus d’importance. Pour gagner le pompon, c’est la forme qui compte. Il faut se mettre en scène, interpeller. L’innovation de la recherche passe au second plan face à la trouvaille publicitaire. Et que dire de ce qui n’est même pas évoqué, faute de temps : la méthode, l’appareil critique, l’état de l’art, l’expérimentation, etc… Même format court que pour les reportages télévisuels du 20h… on ne montre que l’essentiel ou plutôt que ce qui captera le public, sans nuances, sans explications supplémentaires. Du pré-mâché pour cerveaux disponibles !

Il faut faire vite, mais il faut faire utile aussi. L’intrusion de la sphère privée (ou tout du moins de ses principes de pensée) dans le monde de la recherche publique joue ainsi un rôle fondamental dans le changement de ses orientations scientifiques. Se faire financer un doctorat ou un projet en recherche relève de la gageure, sauf à œuvrer dans quelques laboratoires prestigieux et richement dotés par la puissance publique. Que dire lorsque l’on évoque les sciences humaines, sciences inutiles dans un monde où tout doit servir rapidement. L’innovation vu d’un côté libéral consiste à produire de la recherche « utile » à court terme ou, tout du moins, lorsque l’on est de l’autre côté de la barrière, à tenter de persuader de son utilité : 3 minutes doivent largement suffire !

Finalement, « Ma thèse en 180 seconde », sous son innocente fraicheur estudiantine révèle de manière assez spontanée les tentatives contemporaines de dévoiement libéral de l’université. On fait son speech ultra rapide, pour être efficace, coller au temps, dans l’espoir de se vendre ailleurs quand les postes au CNRS ou à l’Université deviennent des mirages. N’en blâmons pas les étudiants, d’autres, universitaires, lobby privés ou dirigeants politiques, portent la responsabilité de ces néfastes mutations. Il est donc fort peu étonnant que tous ces gens finissent, tous les ans en septembre, par se retrouver, le tient halé, dans des conférences bon ton, à envisager le soir autour d’un cocktail, un futur pour ces nouveaux « speed doctors ».

Jack

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